Extrait d' URUTAKI (p 58) : " Le cul de l'autre "

" Il y avait derrière chez nous, accolée à notre maison, une autre maison où vivait un vieux fermier. Il parlait à l'emporte-pièce avec des manières rudes de paysan. Sûr de lui, il avait, avec beaucoup de luttes, stabilisé sa vie. Rien ne lui manquait car ses désirs étaient restreints. Il avait une philosophie particulière où étaient mélangées des idées de plaisir et des idées de travail. Il ne comprenait pas en particulier pourquoi on mangeait de la confiture dans une petite sous tasse et avec une petite cuillère à café ou simplement avec un couteau pour la mettre sur le pain.

"Moi, disait-il, je ne mange jamais de confiture car si j'en mangeais, je la mangerais dans une assiette à soupe et avec une cuillère à soupe."

Cela était pour lui un signe de richesse, mais sûrement ne se trouvait-il pas assez riche et gardait-il sa faim pour l'assouvir plus tard, plus tard quand il serait riche. Il me faisait beaucoup réfléchir, étant jeune, ce vieux Gentil, comme on l'appelait. J'allais souvent chez lui. Sa fille, la Georgette, de deux ans mon aîné relevait quelquefois ses robes et me montrait ses genoux et le commencement de ses cuisses. Faisait-elle cela pour m'émouvoir, je l'espérais à l'époque.

Le vieux Gentil avait pour lui-même et les membres de sa famille, une morale rigide, régulière et, gare à celui qui ne se tenait pas bien. Un jour, un de ses garçons rentra trop tard le soir d'un bal, et, sans doute pour faire voir sa virilité, raconta ses aventures amoureuses. Alors, le père Gentil se leva de table et devant la famille réunie dit ces mots qui devaient rester gravés dans ma mémoire. Il le dit avec un tel mépris, une telle façon, une telle force dans la voix que comme une parole d'évangile cela me pénétra, tel une flèche de vérité.

"Ca a l'air dégourdi de s'amuser au cul de l'autre !"

Le cul de l'autre ! Pourquoi disait-il cela maintenant ? L'aurait-il dit trente ans auparavant ? Pourquoi ne l'aurait-il pas dit ? Ces questions, je me les posais. Et c'est là, devant lui que j'ai eu ma première vision des intelligences du corps.

Je me souviens encore, le vieux Gentil debout, sa table devant lui. Chacun avec son assiette à soupe pleine de haricots, le pain gros, rond, énorme, douze livres au bord de la table, ce pain gris où la farine apparaissait avec des reflets moirés, la grosse bouteille de vin rouge de cinq chopines au milieu et ce rond de famille présidé par le Pater familias qui, le dos tourné à la cheminée parlait.

Moi, assis à part, près de l'évier je voyais tout. Une autorité emplissait la maison. Le dos rond, le cou doré où couraient des mèches folles, les cheveux châtains et doux de la Georgette étaient devant moi. Au moment où le père Gentil dit cette parole, elle se tourna vers moi à demi et me sourit.

"S'amuser au cul de l'autre !"

Cette phrase emplissait la pièce. Il me sembla presque que son sourire était lié à la phrase, mais moi, je ne souriais pas. C'était trop sérieux cette parole d'un homme mûr.

Dehors les oies caquetaient, indifférentes, le cochon grognait cherchant un ver dans la terre de la cour avec son groin et le bruit de la vie de la terre, malgré cette parole emplissait la pièce. Ces mots, ces mots lancés, c'était un défi, pensais-je, c'était un défi lancé aux forces de la terre. Cela me secoua dans le fond de moi-même.

Et c'est alors qu'une vision se forma en moi. Je vis le père Gentil qui pérorait avec son autorité, mais je le vis différemment des autres jours. Je ne le vis plus avec son aspect extérieur seul, son costume de paysan alourdi par les intempéries, son gros gilet mal boutonné qui poussait son ventre rebondi, ses culottes sans plis, sans forme presque habituées qu'elles étaient à prendre toutes les positions, ses gros souliers ferrés, crottés de terre grasse, sa chemise sale de sueur, déboutonnée qui montrait un cou lourd de taureau. Je vis bien tout cela mais en dessous, je vis autre chose. Cela représentait pour moi comme si le corps, le costume était transparent et comme si des lumières intérieures de couleur différentes éclairaient du dedans. Et je vis son sexe, noir, mat, petit, sans éclat. Une lumière noire éclairait de sa pénombre tout le haut des cuisses et le ventre mais de cela rien ne partait. C'était l'ombre sans vie et je pensais que ce n'était pas étonnant qu'il parlât ainsi parce que son sexe était mort. Il gisait au fond de lui. Il était pour lui comme ces pièces noires derrière les maisons, que l'on emplit de saletés pour ne plus les rouvrir. C'était un débarras.

Plus haut, je vis le coeur, tout rouge flamboyant. Il envoyait à la tête un rayon rouge qui ressortait par les yeux. Puis je vis les poumons qui envoyaient aussi à la tête un rayon bleu. Sa tête était remplie de rayons divers. Le plus curieux était le rayon violet qui partait du dos, des fesses et qui montait à la tête, emplissait la tête d'un rayonnement violet, vif mordant et puissant. Mais du sexe ... rien ne partait. Tous ces rayons se réunissaient au milieu du front en une roue qui tournait. Et c'était un miroitement irisé de rouge, de violet qui rayonnait de son front en un faisceau qui emplissait la pièce et qui se déversait sur tous.

Alors je regardais Humain, comme on l'appelait parce que le père Gentil avait voulu que tous ses garçons aient un nom qui commence par U. Et nous avions Hubert, Urbain, Humain. Il avait même essayé avec les filles avec Uranie, mais il s'était arrêté à la Georgette parce que son imagination n'en pouvait plus.

Je vis Humain et je compris. De son sexe, deux canaux montaient à la tête en faisant détours et contorsions. Ces deux canaux qui passaient à ses testicules avaient l'air chargés d'un courant important et puissant. Malgré moi, je fis la comparaison et je compris. Une force, un courant partait des pieds, se chargeait aux parties sexuelles et tout cela venait se déverser dans la tête et s'épanouir dans le cerveau.

Ce fut une révélation.

Rien ne partait du sexe du père Gentil. Sa pensée tout entière était colorée en violet. Je le voyais à son cerveau et ce violet irradiait de lui, lui donnant un rayonnement que l'on peut appeler un aura. L'aura de pensée du père Gentil était violette, mordante, incisive, à tendance énergique. Il me faisait penser à un acide corrosif.

Celui d'Humain, au contraire était vert doux. L'un faisait penser à un froid vif de montagne et l'autre à une prairie tranquille sous le soleil de printemps. Ce vert rayonnait du visage d'Humain et cela lui donnait un air tranquille et doux ou la joie et le plaisir pouvaient se donner libre cours. Le rayon violet du père Gentil s'emplissait aux fesses, mais il naissait aux pieds, passait derrière les mollets et montait à la tête et la tête en était toute imprégnée.

C'est donc cela, pensais-je, la fameuse liberté que nous avons de notre pensée ! Nous croyons être libres de nos pensées, de les prendre où bon nous semble. En réalité la tête ne pense pas, elle est un carrefour où se réunissent les pensées du corps. C'est le corps qui pense, et la tête ne fait que recevoir les pensées. Et je compris encore mieux parce que je vis Hubert, le gourmand dont le rayonnement rouge de pensée venait de l'estomac. Celui là ne pensait pas aux filles, il s'en moquait. Ce qui comptait c'était son estomac et sa tête ne pensait qu'à manger. Je vis son rayon rouge suivre son corps, se colorer vivement à l'estomac et s'épanouir à la tête. De son sexe rien ne partait. Ce vieux garçon devait être impuissant et lui aussi approuvait son père. Il trouvait anormal que l'on s'amusa au cul d'un autre. Mais Humain, au contraire avait une pensée verte, colorée par le sexe, et le sexe lui donnait toutes ses directives.

Fort de cette expérience déclenchée par le père Gentil, j'examinais tout le monde et je compris ainsi la soi-disant sagesse des vieillards dont la morale est une impuissance et un égoïsme. Et la paillardise des jeunes ! Une lumière s'établit en moi et je vis l'intellectuel sec dont la pensée partait de la tête pour y rester. Celui là on ne peut rien en tirer, il a coupé le contact avec son coeur, il se plaît dans la sécheresse égoïste de sa pensée qui tourne en rond en lui même.

Une nouvelle morale, une nouvelle façon de vivre vint modeler mes sentiments et je crus comprendre bien des choses. Je vis ainsi que le corps que certains méprisent, mène en réalité l'homme suivant son développement naturel et le déploiement de ses organes. Puis peu à peu à force de regarder les gens, mes découvertes se codifièrent. Je pus classer les hommes en plusieurs catégories qui finalement se résumèrent à deux. Ce fut encore le père Gentil qui me donna la leçon. Le rayonnement violet de sa tête venait de ses fesses et je remarquais vite que tous les autoritaires, hommes ou femmes avaient un rayonnement violet qui venait des fesses et qui s'amplifiait à la tête. Je vis aussi que tous les amoureux, qu'ils aiment les hommes, les femmes, les animaux, la nature ou simplement la beauté c'est à dire tout ce qui exalte en eux la fonction d'aimer, avaient un rayonnement vert qui venait du sexe, passait au coeur en s'y épanouissant et se terminait dans le front.

Je conclus que les violets étaient durs, volontaires, autoritaires avec les autres comme avec eux-mêmes, destructeurs, souvent il est vrai pour reconstruire, mais partisan de la manière forte, celle qui ne tergiverse pas. Ceux là cherchaient et trouvaient leur plaisir dans les actions orientées vers l'effort, la discipline, la rigidité, la volonté. C'était les fesses, leurs fesses qui dirigeaient leur destinée et les orientait vers un plaisir de détruire afin de dominer et d'écraser. Ils trouvaient là une jouissance et leur volupté. De cela, je disais qu'ils cherchaient la volupté de la mort. Tout leur plaisir, toutes leurs joies, viennent de là. Et je voyais ces chasseurs revenant de la chasse ayant tué force vie animale et disant : "Aujourd'hui on s'est bien amusé !" Volupté de la mort, de la destruction."

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